TOUS LES EXTRAITS

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

AH ! LES ENFANTS DE MAINTENANT

Séquence 3

Janine, bébé

 

Janine :  J’ai une faim de loup… (à bébé) Ta maman est une ogresse ! Elle rêve de chair fraîche, de gâteaux, de jus de prune… Prune ? Pourquoi, je ne sais pas. C’est drôle, depuis que tu es là, il me vient des mots, des idées, que je ne me connaissais pas… Le menu te plaît-il, jeune bébé ? Elle rit. Qu’importe, nous l’avons choisi à deux, pas vrai ? Elle mange. Tu vois, Bébé, je serais bien heureuse si tu voulais naître. Tu es lourd et je suis fatiguée… Tu comprends ?

Bébé : Oui.

 

Un temps

 

Janine, doucement : Tu viens de me parler ?

Bébé : Oui.

 

Un temps

 

Janine, perplexe, amusée : Ça surprend. ! Mais ça ne m’étonne pas. Souvent, je me dis : on a des choses à se dire. Eh bien, c’est vrai ? Tu as à me parler ?

 

Bébé : Oui. 

Janine : Bon ! Ca ne te dérange pas si je continue à manger ? As-tu… des préférences ?

Bébé : J’aime pas les choux !

Janine, elle rit : Et les prunes ?

Bébé : J’adore !

Janine : Je m’en doutais.. Qu’as-tu à me dire ? J’écoute…

 

BAGAGES DE SABLE

 

Séquence 1

Mocheya, Ali

Comme chaque matin, Ali rase Mocheya, la tête dépasse d’un plat à barbe rempli de mousse. Quelquefois il s’arrête, l’observe et reprend son travail.
Mocheya se lève, verse de l’eau dans une grande jarre.
Des fleurs poussent aussitôt.
Il se rassoit.


Mocheya : Eh oui, petite tête de sables, le printemps arrive à l’autre bout de la terre.
 
A son tour, Ali verse de l’eau dans une petite jarre, mais aucune fleur ne pousse.

Ali : Petite tête des sables toi-même !
Mocheya : Aujourd’hui, jour de bagages !
Ali : Aujourd’hui, jour de travail !

Commence alors dans la tente une sorte de danse des bagages. Ali chargera, entassera, poussera, portera des colis, des sacs,
Ce qui donne l’impression d’un décor toujours renouvelé  et d’un départ qui se retarde par jeu, par affection, par peur peut-être.


Mocheya : J’ai rêvé cette nuit de colliers de mots : fleur, paille, ciel, sable, étoile.
Ali (le parodiant) : Fleur ! Paille ! Ciel ! Etoile ! Que voulaient-ils te dire ?
Mocheya : Jour de bagages, jour de départ !
Ali (un temps) : Iras-tu loin, Grand Mage ?
Mocheya : Mille jours et une nuit peut-être..


Pour se donner du cœur, ils reprennent le  déplacement des bagages 

Ali : Moi aussi j’ai rêvé, j’étais magicien comme toi, je dormais dans une tomate.
Mocheya : Mais tu n’es pas magicien.
Ali : Oh ! Que mille cacahuètes te coulent du nez !
Mocheya : Tu me parais de bien mauvaise humeur, jeune Ali, aurais-tu mal dormi ? Sais-tu qu’au réveil, il est essentiel de se lever du pied droit ?
Ali : Se lever d’un seul pied alors ? C’est bête, Grand Mage , on tombe et on se fait mal.
Mocheya : Bien sûr, mais ça réveille, Ali, ça réveille, mais oui.
Ali (bougonnant à nouveau) : Ça réveille quoi ?
Mocheya : Le nouveau jour et le bonjour.

Le jour se lève.
Un chant fragile et continu l’accompagne.
Mocheya soulève un pan de la tente.
La lumière inonde les bagages et les invités.
Mocheya salut.


Mocheya : A vous tous, je souhaite toutes sortes de biens et je vous le redis encore mieux, toujours en bien : Bonjour à tu, bonjour à toi !

Chant.
Ali aide à l’habillage de Mocheya, puis il dépose entre ses mains une mandole.


Mocheya : Sais-tu aussi que cette nuit, un oiseau magique a éclairé des histoires de ma tête. Le sais-tu, Ali ? Il m’a donné rendez-vous pour ce matin qui vient, je l’attends donc. Cela t’étonne, Ali. Bagages Bagages ! Allez Ali, allons !
Ali : Allons, allez Ali ! Oh là là ! Un oiseau magique maintenant !

 

Un oiseau lumière se pose au sommet d’une pile de bagages.

 

Mocheya : Mon oiseau ! Bonjour ! Babillard de ma nuit. Viens-tu me dire au revoir ?

Ali s’agace de cette magie qu’il envie et de ce déménagement qui piétine.

Ali : Hein ! Quoi encore ? Bagages, voyage. Alors Ali travaille !
Mocheya : Du calme, du calme ! Tu t’empourpres !
Ali : Cet oiseau n’est pas plus magique qu’un âne ou une banane !

Il pose non sans mal les bagages et l’oiseau.

Mocheya : As-tu avalé le poivrier de Satan ? Si je te dis que cet oiseau est magique, il l’est.

Il arrache une plume de l’oiseau-lumière, l’oiseau s’éteint.
Un temps.


Ali : Non, ça veux dire que l’oiseau n’est pas content car tu lui as volé une plume, rien d’autre, nom d’un loukoum !
Mocheya : Ah oui !...

 

BLEU D'ÉCAILLES

 

Séquence 2

Madame Plouf la mère, puis Jojo
 

La salle de bain au petit jour. Une canalisation libère un petit jet d’eau.

 

Madame Plouf : Une fuite, il faudra appeler le plombier. Ça va encore coûter ! Jojo, ouvre les yeux, c’est une fuite, pas une bulle !
Nouvelle fuite. La revoilà !(à l’intention de la fuite) J’ai pas le temps de jouer ! C’est bête de parler à une fuite, tu m’entends, c’est bête.

(…)

 

Nouvelle fuite au lavabo. Dis, je commande ici ! J ‘ouvre le robinet, tu coules, je le ferme, tu attends sans grogner ! Petit Marcel appellera le plombier.

(…)

 

Des bulles s’élèvent, un poisson saute.

Tant de jets d’eau chez les Plouf, c’est à n‘y pas croire. Tout de même, c’est joli…Les bulles surtout, on croirait une fontaine à Denise…à Venise !

(…)

 

Jojo : Maman, le robinet tousse !

Madame Plouf : Peut-être bien,  ici c’est pas mieux, la salle de bain perd la boule et un poisson joue à cache-cache.

 

Séquence 3

Madame Plouf et Petit Marcel

 

Petit Marcel : C’est toi qui m’appelles, Maman Plouf ?

Elle lui montre le spectacle.

Bah, la pêche ouvre tôt cette année !

(…)

Si une étoile n’est pas à sa place, elle a ses raisons. Vrai ou pas ?

 

Madame Plouf :

Petit Marcel : Si une salle de bains devient poissonneuse, c’est pareil, ça constitue même un progrès.

Madame Plouf : Tiens ?

Petit Marcel : Dame, la salle de bains est occupée le matin et le soir. Si, dans la journée, on pêche, c’est tout bénéfice !

 

 

CENDRES... CENDRILLON

 

Scène 3

Baptiste, Cendrillon

La petite place, la nuit.
Cendrillon sort de la niche à côté de la maison des Taloche, Baptiste parait, il valse et va tenter de convaincre Cendrillon d’accepter l’invitation au bal.


Baptiste : Turlututu, tutu, tutu…

Cendrillon : Va-t-en plus loin.

Baptiste : Pourquoi plus loin ? On valse bien sur le pavé, le pied tourne mieux dans le gras de l’eau sale.

Cendrillon : Tu es gentil, Baptiste. Je vois bien que tu fais le fou parce que j’ai de la peine.

Baptiste : Tu aimerais aller au bal ?

Cendrillon : Non.

Baptiste : Tu as raison.

Cendrillon : Oui.

Baptiste : Un bal chez les Saint-Frusquin, ce n’est pas pour une vilaine souris comme toi.

Cendrillon : Non.

Baptiste : Elle a raison.

Cendrillon : Oui.

Baptiste : Voilà une fille qui sait ce qu’elle veut, elle n’est pas comme ces girouettes à toujours tourner au vent.

Cendrillon : Oh, non !

Baptiste : Vous avez raison, Mademoiselle.

Cendrillon : Oh, oui !

Baptiste : Je croyais cette souris plus courageuse !

Cendrillon : Je le suis, mais je sais où est ma place.

Baptiste : Alors tout va bien.

Cendrillon (elle retient ses larmes) : Oui, tout va bien.

Baptiste : Cendrillon, tu m’écoutes ?

Cendrillon : Non.

Baptiste : Pousse à l’ombre, ma fille, les roses ne sont pas pour toi. Cendrillon préfère les épines, ça pique et ça aide à souffrir. Cherche bien quelles larmes tu pourrais encore tirer de tes malheurs. Cherche, ma souris, trempe-toi vers ces rivages mélancoliques où la force peu à peu vous abandonne. C’est si fragile une souris grise.

Cendrillon : Même si je le voulais, comment irais-je à ce bal ?

Baptiste : Evidemment, il te faudrait chercher.

Cendrillon : Chercher ! Pourquoi ?

Baptiste : Pourquoi ! Elle me demande pourquoi ! Elle ne vit que de miettes, entre cendres et balai et elle me demande pourquoi. Crois-tu que le monde se lèvera de sa chaise si toutes les souris grises tremblent dans leur trou ? Vas-tu attendre la bonne fée claironnante ? Cendrillon, tu dois serrer les poings, oublier tes mains sales et te battre pour toi et des milliers de Cendrillon.

Cendrillon : C’est beaucoup pour une souris grise.

Baptiste :

Cendrillon : Je préfère quand tu dis turlututu.

Baptiste : Cendrillon, te battre.

Cendrillon : Mais avec quoi, je suis laide, je commande à un balai et j’ai un chat qui louche. Oui, il louche ton chat.

Baptiste : Vas-tu passer ta vie à regarder un chat qui louche, à lui confier tes malheurs dans l’ombre de ce hanneton de mère taloche qui ne pense qu’à ses insectes de filles ?
Ici, on a oublié les enfants, Cendrillon, est-ce une raison pour que Cendrillon oublie Cendrillon ? Ah ! Et puis tu l’aimes ta misère, va danser avec les araignées.

Cendrillon : Mais je ne sais pas aimer autre chose.

Baptiste : Alors, cherche ailleurs !

Montrant le public

Et ceux-là, pourquoi crois-tu qu’ils ont demandé à te voir ?

Cendrillon : C’est facile de regarder, s’ils étaient à ma place…

Baptiste : Et que sais-tu d’eux, au théâtre. Le drame existe aussi dans le public.

Cendrillon : T’es en colère ?

Baptiste : Pas encore, mais ça vient.

Cendrillon : Oh là là !

Baptiste : Moi, j’ai déjà appris la valse pour toi.

Cendrillon : Toi ?

Baptiste : Oui, moi. J’ai appris des leçons à la fenêtre des Taloche et des Saint-Frusquin. Un, deux, trois, un, deux, trois. Je te l’apprendrai si tu veux.
Cendrillon :

Baptiste : Si tu veux !

Cendrillon : On se moquera de moi…

Baptiste : Peut-être, mais tu auras glissé tes pieds dans un monde qui appartient à tous.

 

 

L'ENFANT DE L'ÉTOILE


Scène 5 
Le bucheron, sa femme, devant leur maison


Le Bûcheron : Ah femme ! j’ai pour toi grande surprise !

La Femme : Grande surprise ?

Le Bûcheron : Grande surprise !

La Femme : Un cadeau ?

Le Bûcheron : Ma foi, oui !

La Femme : Attends, je devine…

Le Bûcheron : J’attends, tu devines…

La Femme : Rose de couleur, et qui crie un peu si on le pince…

Le Bûcheron : Eh coquine, tu dis vrai !

La Femme : Une sorte de cochon de lait ?

Le Bûcheron : Que dis-tu là ?

La Femme : Ah mon époux ! J’ai l’estomac tout tortillé. Je vais chauffer de l’eau, car c’est une bonne chose que tu nous apportes à manger.

Le Bûcheron : Quelle idée ! Cet enfant n’est pas un bouillon !

Il lui présente un bébé sous le nez.

La Femme : Hélas non…

Le Bûcheron : Il a faim, son estomac miaule.

La Femme : Qu’il miaule ! Nos enfant manquent de pain, penses-tu nourrir l’enfant d’un autre ?

Le Bûcheron : Le ciel me l’a donné.

La Femme : Va le lui rendre !

Le Bûcheron : Femme, ta misère n’est point belle à entendre ! Elle parle dur !

La Femme : C’est qu’elle m’arrache les mots de la bouche ! Point de pain, point de bonté ! Bonsoir !

 

Elle rentre dans la maison

 

Le Bûcheron : Que faire de cet enfant ? Un loup m’en débarrasserait, c’est sûr !

 

Apparition d’un loup.

 

Le Loup : Impossible, je perds mes dents !

Le Bûcheron : Et si je te donnais cet enfant, j’en mourrais !

Le Loup : Que crains-tu, un ami loup est un ami tout court.

 

La femme sort à nouveau de la maison.

 

La Femme : Que complotes-tu avec ce loup ? Ne le laisse pas s’approcher si près de cet enfant !

Le Bûcheron : Femme, de quoi te mêles-tu ? Quelle différence y a-t-il entre un loup sans dents et une femme sans cœur ?

La Femme : T’as l’air malin avec tes devinettes et ce marmot pleureur.

Le Loup : Oh là là ! Y’a rien de bon à attendre d’une louve en colère.

La Femme : Toi, le noiraud, va recoller tes dents à la lune ! Et toi, mon flandrin de mari, apporte-moi ici cet enfant ! C’est auprès des nôtres qu’il doit être! Maladroit ! Ne l’as-tu pas abimé au moins ?

Le Bûcheron : Mais femme…

La Femme : Il parle, il parle… Et le feu dans la cheminée, qui va l’allumer ? Il me faut de grandes flammes qui chantent…

Le Bûcheron : Grandes ?

La Femme : Pour qu’il brille ! Un enfant d’étoile doit briller ! S’il brille, il est heureux.

Le Bûcheron : Oui femme, oui femme ! Tu es belle quand tu es bonne…

La Femme : Rentreras-tu à la fin ? (Elle change de ton) Si tu veux me câliner un peu, attends au moins que cet enfant soit à l’abri… Et ferme les volets, que le loup ne regarde pas !

 

Ils pénètrent dans la maison.

 

 

FALAISE

 

Séquence 13

Sur le pont d’un bateau de pêche, dans le ventre d’une baleine. Bichardeau, le Mousse, Gros Bibi, les Vieilles.

 

Bichardeau: Pipe à la bouche, il écrit sur son livre de bord .

« Aujourd’hui 25 décembre, le bateau est dans la gueule d’une baleine. Elle doit bien mesurer cent dix pieds de long ! L’accueil a été sympathique. L’équipage a bon moral. Il est en exploration dans ce corps tout blanc et immense. Le foie est plus gros que deux charrettes de foin ! Tout résonne et chante… On croirait une cathédrale flottante… »

Le Mousse : Faut pas fumer trop, Capitaine !

Bichardeau : « Nous sommes peut-être dans l’animal le plus grand de la création ! »

Le Mousse : Faut pas fumer trop Capitaine ! Si elle tousse, cette grosse baleine, on ira tous par le fond.

Bichardeau : Vois-tu, la pipe et le bateau, ça nous vieillit ensemble. Quand on revient chez nous, y’a la fille qui est mère, ta femme est devenue grand-mère, et on t’appelle grand-père !

Le Mousse : Drôle de vie, M’sieur Bichardeau !

Bichardeau (philosophe) :

Roulis roulant
Tanguis ,Tanguant
C’est notre vie
A ta bonne santé
Et paix à tes entrailles
Océan

Le Mousse (moqueur) : N’empêche qu’elle pue, vot’pipe, M’sieur Bichardeau !

Bichardeau : C’est pas moi, c’est la baleine ! Babouin !

Entrée de gros Bibi , il brandit une bouteille à moitié vide !

Gros Bibi : L’océan, c’est du vin rouge qui bouge !

(...) 

 

Séquence 17

Le Mousse

 

Le Mousse :  « Maman, je me suis fait un ami : il s’appelle Yohann. C’est un oiseau, comme on en voit quelquefois sur les falaises, à côté des calvaires où des vieilles tricotent en parlant toutes seules… C’est un oiseau formidable ! Il disparaît de longs jours et revient en battant des ailes, presque en chantant, tellement il est heureux de nous annoncer le poisson !... Maman, tu es loin. Quand tu me reverras, j’aurai bien grandi et j’aurai des tas d’histoires à te raconter, comme Papa le faisait avant ; ma voix lui ressemble un peu, maintenant… Maman, ne pleure plus le dimanche, à la messe… Ça me fait trembler les jambes… Il faut qu’elles durcissent, tu comprends ? »

 

Les deux Vieilles se sont endormies. Les aiguilles continuent à tricoter des souvenirs tandis que passe et repasse l’œil du phare.

 

 

LA FÉE MÈRE

 

Scène 2

Fiévrotte, Agathe

 
Fiévrotte : Agathe !

Agathe : Tu m’as sonnée, chibreloque !

Fiévrotte : Tu as voulu tuer le lapin noir.

Agathe : Non, ce n’est pas moi. Et pourquoi irais-je choisir ce lapin ? Personne ne s’intéresse à lui et il sent mauvais.

Fiévrotte : J’ai vu les marques de la fourchette (Agathe lui tire la langue). Le corbeau te la volera un jour.

Agathe : (Elle imite le corbeau et lui tire la langue trois fois de suite) Croa ! Croa ! Croa !

Fiévrotte : Trois coups de langue pour une fourchette à trois dents.

Agathe : Tu n’as donc rien d’autre à faire que de m’ennuyer avec cet affreux lapin ? Qu’attends-tu ? Cours le rejoindre si tu l’aimes tant. Vieille lézarde !

Fiévrotte : Voyez comme elle s’agite. Que mon pauvre père se réveille si je mens, le coup de fourchette c’est bien toi.

Agathe : Non !

Fiévrotte : Qui alors ?

Agathe : Elle questionne son doigt  Je dis, je dis pas ?

Fiévrotte : Qui ? (A elle-même) Va-t-elle avouer ? Aurait-elle des remords ? (A Agathe doucement) Qui ?

Agathe : Toi !

Fiévrotte (A elle-même) : Où trouve-t-elle des idées pareilles ? (A Agathe) Ce n’est pas moi, tu le sais.

Agathe : Prouve-le.

Fiévrotte : Oh ! J’enrage !

Agathe : Tu n’es pas contente, hein ? Ça se voit. Toi aussi tu t’agites. Tu as de la colère partout. Dis, Fiévrotte, où l’as-tu trouvé ce lapin ?

Fiévrotte : Sous mon lit. Et ne va pas invoquer les farfadets et autres diableries.

Agathe : Sous ton lit, pas sous le mien.

Fiévrotte : Chibreli, chibrela !

Agathe (sur le ton d’une comptine) : Oh, comme c’est laid,

Elle tue des lapins,
La mère chibreli.
Et quand vient le matin,
Elle dit que c’est moi,
La mère chibrela.

Fiévrotte : Menteries, menteries ! (Agathe continue à fredonner la comptine.) Oh, la rage me vient ! (A elle-même) Fiévrotte, retiens tes besoins de mordre ! J’explose ! Je dévorerais ce tablier bout par bout !

(...) 

 

Scène 4

Fiévrotte

 
Fiévrotte : Oh ! L’horrible menteuse ! L’épouvantable chipie ! Toute en sucre et en miel. Et la maman qui me sermonne ! Je te plumerai la tête, ma fille,  et les ailes et le bec ! Elle avalerait un loup, la queue lui sortirait de la bouche qu’elle jurerait ne pas connaître cette bête ! Fiévrotte, retourne te coucher, tu fermes les paupières, tu dors. (Elle sort et entre à nouveau) J’y vais ! J’y vais ! Dormir ! J’entends mes cheveux grisonner, craquer comme de la paille. Crapaud ! Limace ! Fiévrotte, cela suffit ! Au lit ! (Elle sort puis revient) Les humeurs, ça se vide comme les pots de chambre. Teigneuse ! Fouilleuse ! Fiévrotte ça suffit ! Tu m’écoutes au moins ? Bien sûr que je m’écoute. Vieille radoteuse ! Hein ! je m’injurie moi-même. C’est l’autre que j’entends quand je parle. Fiévrotte, vas-tu cesser ? A ton âge, on se couche. J’y vais. Oh ! elle m’embête cette Fiévrotte. Vas-tu obéir ? Oui, Fiévrotte. Bien, Fiévrotte. Tu as raison, Fiévrotte. (Elle sort, elle revient) Vipère !

 

 

LA FONTAINE L’ÂNE ET LE ROI

 

Scène 8

Le Rat des villes, le Rat des champs, le Bœuf, l’Ours, l’Âne, le Lion, le Corbeau, la Cigale, la Grenouille.

 

Le Rat des villes : Ah, mes amis, mes amis ! J’arrive de la ville !

Le Rat des champs : En ville, encore ! Est-ce là, la place d’un rat ? Ne saurais-tu rester dans les champs comme moi !

Le Rat des villes : Est-ce ma faute, à moi, si je préfère les trous en ville aux trous à la campagne ?

Le Bœuf : Il est bien essoufflé.

L’Ours : Trop d’événements essoufflent.

L’Âne : Pas assez ennuient.

Le Lion, le Bœuf, l’Âne : Qu’as-tu à nous dire, Rat des villes ?

Le Rat des villes : Ce livre, qui, en forêt, fait grand bruit, n’est pas sans rumeur à la ville.

 

Brouhaha. On commente, on questionne.

 

Le Lion : Dois-je rugir, encore ? Silence !

Le Rat des villes : Merci, Messire Lion. Je rongeais donc une toile d’un certain Nicolas Poussin, et, ô surprise, une voix d’enfant interrompt mon entreprise. D’une petite voix hésitante et sans joie, Messire Corbeau, votre nom me parvint.

Le Corbeau : Mon nom ? A môa ?

Le Rat des champs : La suite !

Le Rat des villes : J’abandonne mon tableau et me loge dans une horloge.

La Cigale : Une horloge ? Quelle idée !

Le Rat des champs : Snob !

Le Rat des villes : L’enfant, inquiet, sous l’œil vert d’un maître sévère, ânonnait une fable qu’à mon tour, je me dois de vous dire. (Il rejoint la scène.) Ici, la salle de classe. Dans un coin, l’œil du maître, hélas. Où est l’enfant ? Là, il va paraître. Tel un acteur de théâtre italien, je me fluette, je me pâlichonne. Jugez de la métamorphose dans cette première pose.

 

Tous applaudissent, le Corbeau boude.

 

La Cigale : Est-ce ainsi que l’on joue à Paris ?

Le Rat des champs : Alors, cette fable !

 

Le Rat des villes, tremble comme l’enfant et esquisse en récitant les deux personnages de la fable :

 

Le Corbeau et le Renard

Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! Bonjour, Monsieur du Corbeau
Que vous êtes  joli ! Que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie.
Il ouvre un large bec et laisse tomber sa proie.
Le renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit au dépend de celui qui l'écoute
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Le Corbeau, indigné : Est-ce tout ? Qui peut crôare une chose pareille ?

Le Rat des villes : Voilà ce que j’ai entendu. Voilà ce que j’ai vu.

Le Rat des champs : Encore à nous éblouir de ses trous en ville !

Le Rat des villes : Jaloux !

Le Lion : Hum ! Les enfants eux-mêmes, les seuls capables d’aimer les animaux, vont, par ce livre et ses fables, nous fuir et nous railler à tout moment.

 

Rumeurs.

 

Le Rat des villes : Écoutez plutôt si nous voulons agir. Que diriez-vous maître Corbeau si, de votre long bec, vous découpiez, tels des ciseaux, certaines de ces fables au hasard de bureaux, de bibliothèques ?

Le Rat des champs : A mon tour : et si, à messire Lion, était confié le soin de dévorer les libraires, écrivains publics qui colportent ces fables.

La Grenouille : Oui, oui. Je vous imagine, mes petits rats, dans certains cartables d’écoliers, à grignoter écrits et pâtés.

L’Âne : Et moi, de mes sabots, talonner ces jolis marquis à talon rouge.

Le Bœuf : Déjà, je vois rouge !

L’Ours : Les courtisanes raffolent des bêtes à poil.

La Cigale : Que diriez-vous, chère Grenouille, de quelques cabrioles dans le corsage de certaines dames de la cour ?

La Grenouille : Déjà, je saute !

Le Rat des champs : Ouiii !

Le Lion : Quant à moi, dont la réputation maligne n’est plus à vanter, je retirerais aisément certaine perruque de certain personnage bien en vue. Jugez de l’effet s’il rencontre le Roi ! A moins que… il faudra que j’y pense… ce soit par lui que je commence, noblesse oblige !

Le Corbeau : Ainsi, vous le voyez, nous ne sommes pas sans ressources ! Et, moralité, crôa ! C’est bien notre tour ! Apprenez, Messieurs les Humains, que votre beau plumage de sots, de fats ou de malins ne ressemble pas à notre ramage !

Le Lion : Bravo !

La Grenouille : Glisser sur des cous laiteux… Ah, Duchesses ! Ce que vous allez sauter ! J’emporterai tout de même ma mare !

L’Ours : Et moi, du miel pour la route !

L’Âne : Un instant ! La nature ne m’a pas affublé d’une réputation très éloquente, doux, calme, un peu sot, dit-on ! J’aimerais cependant que l’on m’écoute.

Le Lion : Ne perdons plus de temps et que chacun parte à l’aventure. Demain, à la tombée de la nuit, nous  nous conterons ici-même le récit de nos exploits.

 

Mais l’Âne tient à être entendu.

 

L’Âne : Messire Lion, il y a de la grandeur à écouter un âne quelque fois. Il y a de la sottise à rugir toujours.

 

Surpris d’une telle insistance, les animaux font silence.

 

Le Lion : Ce livre aurait-il quelque emprise sur tes affreuses oreilles ?

L’Âne : Je l’ai entrevu, Messire Lion !

Le Lion : Hum !

L’Âne : Et il serait vain de crier encore haro sur le baudet !

Le Corbeau : Il parle comme un livre !

Le Lion : Il parle trop.

L’Âne : Certaines fables sur vous ne sont point plaisantes, d’autres, sur moi, sont réconfortantes. Pour nous sortir du trouble où je vous vois tous, il n’est, je crois, qu’un remède : retrouver ce bonhomme La Fontaine…

Le Bœuf : Bravo ! Il n’est guère profitable de se venger sans connaître bien son affaire.

La Grenouille : Messire Lion, ne vous en déplaise, ce baudet est le plus sage d’entre nous.

La Cigale : Assurément (En aparté.) Je viens de découvrir ses yeux, quelle surprise !

Le Corbeau : Voulez-vous mon avis ?

Le Lion : Non ! Assez d’avis ! Cherchons le bonhomme La Fontaine. Maître Corbeau, vous instruirez le procès de ce faiseur d’histoires. Et de vos lyriques crôas, alertez, je l’exige, le peuple de nos bois.

Le Bœuf : Ne piétinez pas les pâtures, elles sont innocentes.

Le Corbeau : CRÔA, Messire ! Ecoutez-moi tous ! Que l’on appelle dans les trous, les terriers, crôa, que l’on court, vole à la cime des arbres, crôa. Que le cocon ne tarde pas à être papillon ! Voyez sous la mousse ! Parlez au Roi des Aulnes ! Trouvez le repaire de l’aigle ! Crôa ! Soulevez chaque pétale de rose. Tout ce qui trotte, grogne, rampe, saute, grignote, tout ce qui ronfle, tisse, barbote, cligne, siffle, crôasse et somnole doit savoir qu’un sieur La Fontaine est attendu pour paraître en ce jour dans un procès qui le met en cause, crôa ! Proclamation faite ce jour pour le crôa des animaux !

 

LE GUIGNOL DU FOND DE LA COUR

Plus je prends de place dans le ventre de ma mère, plus je la sens inquiète.
Je ne suis pas encore né, mais je commence à vivre.
Je trouve que Maman gesticule beaucoup : les langages des sourds varient sensiblement et pour se comprendre, mes parents s’énervent quelquefois.
Serai-je sourd ?
Craignent-ils que je le sois, comme eux ?
Ou l’espèrent-ils au contraire ?
C’est que nous allons vivre ensemble longtemps !
Entendre me rendrait peut-être différent d’eux.
Comment sont les autres ?
Peut-être aussi ne sauraient-ils donner de l’amour qu’à un enfant sourd.
La page est encore blanche comme la pâleur de mon père… comme la vie où je ne suis pas encore inscrit tout à fait.
Mais ne vous impatientez pas, je suis en route !

 

[…]

 

Puis un jour c’est la rencontre : la tribu des humains est impressionnante.
Je tremble un peu, je pourrais te dire que c’est le froid mais tu ne me croirais pas.
Ma mère m’a acheté un cartable tout neuf.
Tous les élèves sont en ligne devant leur classe.
Ma mère et moi restons seuls au milieu de la cour, elle n’a pas entendu l’appel de mon nom.

J’ai regardé ma mère, j’ai regardé les autres parents, et pour la première fois de ma vie, j’ai stupidement honte.

 

[…]

 

Je n’ai pas de copain.
Assis devant le buffet de la cuisine, je passe mes nuits à regarder une souris.
Elle file d’un étage à l’autre.
Quelquefois, elle s’arrête sur le bol de mon père et sème de petits pointillés : là, je suis content ; sur l’assiette de ma mère : je la chasse et je nettoie. La souris quitte le buffet, tourne entre mes jambes, s’arrête et grignote quelques miettes.
Le vent a une grosse voix ce soir. La lune éclaire la souris. Je lui raconte ma solitude et je pleure.
Le décor, c’est important pour les larmes.
Tu ne pleures jamais en cachette, toi ?
Les soirs où la souris ne vient pas, j’écoute les bruits qui cernent la maison.
Je me bouche les oreilles comme si j’enviais mes parents, et je m’endors.

Mes mains ne quittent plus mes oreilles. Je suis sourd enfin.

 

[…]

 

Le rêve caché des sourds, c’est la musique…

 

 

LA FOLLE AVENTURE DE LYDÉRIC ET PHYNAERT

 

Scène 9

En forêt : L’Ermite, deux oiseaux (Gros Pierrot, Plumette) Le Bébé.

 

L’Ermite : Ah, Seigneur ! Se nourrir d’écorces et de racines n’est rien, mais prier jour et nuit dans cette forêt sans espoir me déprime plus que je n’ose te dire. Ne m’as-tu pas oublié dans ta création, Seigneur ? Tout vieux, desséché que je suis ? En vérité je te le dis, seul un miracle… Il s’agenouille. 

 

Gros Pierrot : La Providence nous envoie ce saint homme. Le ciel va lui répondre. 

 

Ils descendent lentement un bébé de l’arbre, des gouttes imprévues tombent sur la tête de l’ermite.
 
L’Ermite : Un tout petit miracle… des gouttes… tiens… Est-ce là ce que tu as trouvé, seigneur, pour mon réconfort ? Rien d’autre ? Une petite pluie d’eau bénite… c’est ça ?

Gros Pierrot : « Pipi de bébé, bonheur toute l’année. » 

 

Le bébé tombe dans les bras de l’ermite. 

L’Ermite : Qu’est-ce qui me vient-là dans les bras ? Ah, mon Dieu ! Un grand miracle ! Un bébé ! tout frais ! Merci, puissant créateur. Tu m’avais entendu, coquin céleste ? Oh, c’est trop de merveilles pour un pauvre vieillard. 

Plumette : Il le secoue trop. 

Gros Pierrot : C’est son premier bébé, tu sais… 

L’Ermite : Tout de même, Seigneur, n’y a-t-il point là grande étourderie ? Ton ciel se porte-t-il bien ? Aurait-il le cœur à se moquer ? Une bonne grosse nourrice conviendrait mieux qu’une vieille barbe ronchonne. Rires du bébé. Oh ! Elle le chatouille, il rit, un rire dans cette forêt,  j’amuse un bébé. Moi ! Serais-je drôle ? Mais oui, je le suis ! Il court dans tous les sens et berce le bébé. Tu m’essouffles, je dois m’asseoir un peu.

 

Le bébé pleure.

 

Ah, Dieu ! Il hurle. Tu me préfère debout ? C’est ça ? Bébé rit, l’ermite s’arrête, bébé pleure. Seigneur, devrais-je danser tout le jour ? Et la nuit ? Mais dis-moi, Seigneur, quel est ton dessein en me confiant cet enfant ? Car tu as un dessein. Tu n’agis pas comme moi, au jour le jour. As-tu égaré tes ailes, petit ange ?

 

Bébé pleure.

 

Ah, mais je divague ! Celui-là n’est pas un ange c’est un gros bébé charnu et bien monté. Et il a faim, très faim. Mais où trouver du lait. Une vache me tomberait-elle du ciel ? Seigneur, une petite vache ? Mais je divague encore. Les cris du bébé redoublent. Pleure pas, petit miracle, je ne te laisserai pas mourir de faim. Tiens, suce mon pouce pendant que je chauffe mes idées. 

Plumette, bas : Il a les ongles sales ! 

Gros Pierrot : « Doigts de saint homme valent mieux que jus à malice. » 

L’Ermite : Seigneur, un miracle, c’est bien, mais ne pourrais-tu pas faire un petit effort ?

 

Apparaît une biche…

 

DANS MA MAISON


La Fleur : Bonjour ! D’où viens-tu, jolie Poule ?

La Poule : Je me suis échappée.

Ma fermière n’a plus de ferme, plus de vaches, plus de lait. Elle travaille à l’usine…

Je me suis échappée pour pondre en liberté…

La Fleur : En liberté ?

La Poule : En liberté.

Mais où pondre ?

La Fleur : Viens pondre près de moi ma fille.

Mais dépêche-toi ! Chaque jour des hommes viennent mesurer mon terrain pour y construire des grandes maisons ! Elles se rapprochent de plus en plus !

La Poule : Nous sommes amies !

La Fleur : Oh oui ! Je m’appelle Rosalie.

La Poule : Mon poussin, je l’appellerai Rosario.

 
Un pétale de la Fleur se détache. C’est un papillon. Il évolue autour de la Fleur, joue avec la Poule

 
Retour du Grand Bonhomme. Rosalie protège la Poule derrière ses pétales.

 
Grand Bonhomme : La terre est à moi, les hommes sont à moi, les sources sont à moi, les nuages sont à moi, les maisons sont à moi, les rêves sont à moi… J’enferme tout, et je construis des maisons, des grandes, des plus grandes, des très grandes, des très très grandes, des très très très grandes maisons sur toute la terre. Je suis un homme formidable !

Il aperçoit le terrain de la fleur et de la poule.

 

Le Grand Bonhomme : Oh, le beau terrain !
 

Il descend de voiture.


Le Grand Bonhomme : Je l’achète.

 
Il retourne de nouveaux cubes significatifs : grue, chantier, etc.

 
La Fleur : Ici, c’est le terrain de la Poule qui pond.

La Poule : Ici, c’est le terrain de la Fleur qui respire.

Le Grand Bonhomme : Le terrain des fleurs, c’est dans les vases. Le terrain des poules, c’est dans l’assiette.

La Poule : Cooot !

Le Grand Bonhomme : Je t’achète ton terrain pour construire mes maisons.

La Poule : Pourquoi ? Dans ma maison, c’est sous la Fleur et j’y suis très bien !

Le Grand Bonhomme : Oh, comme elle est bête ! Je te construirai un poulailler de 60 étages , avec mangeoires automatiques ,gratte plumes frénétique et duvet synthétique.

La Poule : Mais ça ne sera pas ma maison !

La Poule : Quand les pétales de la Fleur me caressent, je sens bien que nous sommes amies. Car c’est moi qui l’ai choisie, et c’est elle qui m’a choisie.

Le Grand Bonhomme : Tu ne comprends rien à rien, à rien, à rien, à rien…

La Poule : C’est toi qui ne comprends rien à rien, à rien !

Le Grand Bonhomme : Non, c’est toi, stupide volaille !

La Poule : L’un de nous deux se trompe, c’est sûr !

Le Grand Bonhomme : Très bien ! Prends ma voiture et va visiter le monde. Elle te conduira partout où j’ai construit des maisons. En attendant, je dormirai sous ta fleur ridicule !

La Poule : Très bien ! Je vais m’instruire, mais ne fait pas de mal à ma fleur !

Le Grand Bonhomme : Ah, ah ! Ne t’amuse pas en route sinon, à ton retour, ta fleur sera plantée dans un pot au sommet de la plus haute tour que je construirai ici !

La Fleur : N’oublie pas ta Rosalie !

 

 

PIED BLANC

 

Je crois que les gens de la rue et surtout les enfants m’aiment bien, ils aboient pour répondre à mes salutations. Nous tournons ainsi chaque jour autour du pâté de maisons. Chaque mur, chaque arbre, chaque façade n’ont plus de secret pour moi. Je peux au choix y faire mes besoins, petits et grands, sauf sur celle de mes maîtres. Je découvre ainsi que les habitants habituent leur chien à faire pipi sur la maison des voisins. Nous, les chiens, on rigole bien. Car dans l’arrosage, nous ne faisons guère d’exception, mais ne le dites à personne surtout, ni à la dame aux grands airs, ni à celle qui astique ses cuivres matin et soir. Leur seul plaisir est de s’imaginer que leur grande niche ressemble à aucune autre.                              


[...]

 

Le lendemain, mes doutes se confirment. A la veille de l'été, la famille vit une agitation extrême, des objets de vacances apparaissent de tous les recoins de la maison. On retrouve même des os que j'avais cachés, par habitude paysanne.

En fin d'après-midi, les valises, les colis, les malles s'alignent dans le couloir. La rouge m'étonne, elle n'était pas là l'année dernière. Je renifle cette aventurière à ma taille. Mon maître tousse, hausse la voix et lance : "Pied Blanc, sortons." Tous m'observent. J'avance mon pied blanc espérant encore les attendrir, geste naïf. Ils diront plus tard au milieu d'un groupe d'amis à l'affût de curiosités : " Vous vous rendez compte, il est parti en nous serrant presque la main. "

Je pense à la grand-mère. J'aboie à peine, une petite plainte peut-être, qu'ils n'entendent pas. Me voilà rejeté sans haine comme un émerveillement qui s'éteint. Demain, ils partiront en quête de curiosités nouvelles. En ville, on chasse l'ennui, on ne s'attendrit pas.

 

 

PLUIE DE CLOWNS

 

Scène 2

Clown, la Fleur blonde.

 

La Fleur blonde : Je suis toute étourdie.

Clown : Et moi, tout surpris. Tu trembles comme une jeune pousse. 

La Fleur blonde : En vérité, d’où me vient alors cette vigueur étrange ? 

Clown : De ta taille, « Mamarguerite ». 

La Fleur blonde : Quel hasard m’a faite si grande, moi que l’on destinait à un petit jardin ordinaire ? 

Clown : Oh ! c’est toute une histoire, « Mamarguerite ». Sur la terre, je saute dans un cirque et plus je saute haut, plus les spectateurs crient « Bravo ! » Et plus ils crient « Bravo ! » plus Célestine m’aime, oh, là, là ! Alors, je lui cherche un cadeau formidable ! Peut-être le trouverai-je ici, grâce à toi ? 

La Fleur blonde : A moi ! Oh… c’est romantique ! 

Clown : Oui, « Mamarguerite ». Je t’ai amenée dans cette poche verte, mais elle est trouée, et en dansant, les graines se sont envolées et je t’ai semée. 

La Fleur blonde : Alors, je te dois la vie. 

Clown : Mais non, mais non, tu ne me dois rien ; c’est cette planète mystérieuse qui t’as faite si… 

La Fleur blonde : Si ? 

Clown : Oh là, là ! je vais te le dire dans le creux de ce pétale-là. 

La Fleur blonde : Oh ! tu es un clown coquin. (Elle frétille) 

Clown : Je taquine « Mamarguerite », je taquine. 

La Fleur Blonde : Clown, attention ! Je n’ai pas encore des racines très fermes. 

Clown : Marguerite, c’est que je suis tout drôle. Tu étais là en petite graine dans ma poche, puis je danse… 

La Fleur blonde : Et tu me sèmes d’amour. 

Clown : Oh ! tu grandis drôlement… Es-tu le cadeau que je cherche ? Marguerite, je suis content quand je suis content. Je fais la parade joyeuse.

 

Il danse avec Fleur blonde.

(Chanté ou parlé)

 

Valse-t-on ici, ma chère
En révérence et tralala ?
Tombe-t-on sur le derrière
Comme en bas au cirque Lajoie ?
Pour la beauté et l’élégance
J’ai le nez le plus rouge de France
Marguerite, c’est la première fois
Que Clown invente des pas de danse
Avec fleur si haute, ici bas.

 
Apparait une rose noire à l’accent sud-américain. Elle grandit très vite, elle aussi.

 

 

PLUMES D'AMOUR

 

Séquence 1

Premier soir. L’Arbre, Oiseau-Sifflet

 

L’Arbre : Saperlotte, le vent du nord me réveille toujours ! Ça m’énerve ! Oiseau-Sifflet est aussi bien agité… Que t’arrive-t-il ?

Oiseau-Sifflet : Ce qui m’arrive ? Cui, cui, cui …

 

Il siffle profondément, puis raconte, intarissable, une histoire que l’Arbre ne comprend pas.

 

L’Arbre (il baille) : Je n’ai rien compris, ni la fin, ni le début .

Oiseau-Sifflet : (il s’énerve) : Cui !!!

L’Arbre : Moins fort, bec fou ! Oiseau-Sifflet n’est pas Oiseau-Trompette. Comment t’apprend-on à siffler, à l’école ?

Oiseau-Sifflet : A l’école ? Il siffle lamentablement. Cui…

L’Arbre : Nom d’une volaille ? T’as avalé un pot de colle ?

Oiseau-Sifflet : Non, non ! A l’école, cui…

L’Arbre (agacé) : La lune vient, je me rendors. Bonsoir.

Oiseau-Sifflet : l’école, on ne nous apprend pas à siffler… d’amour ! Il siffle tristement. Cui…

 

L’Arbre : En voilà une idée ! Siffler d’amour, c’est plus tard, pas à l’école, bec tendre ! A chaque époque de la vie vient son cui-cui, souviens-t’en. Nettoie plutôt ton bec et monte te coucher ! Bonsoir.

 

L’Arbre se recroqueville pour un nouveau sommeil. Oiseau-Sifflet se perche sur une branche et pleure à nouveau toutes les larmes de son corps.

 

Oiseau-Sifflet : Cui, cui, cui… C’est la première fois que j’aime lorsque la nuit vient…

 

Les sanglots redoublent.

 

L’Arbre : Rien n’y fait, il chante encore ! Agacé. Trêve de « cui-cuitage » ! Siffleur de toutes les heures, je t’écouterai donc, bec noir !

Oiseau-Sifflet (il se calme) : Cui cui, merci. Connais-tu la Oiseau-Rire ?

L’Arbre : J’ai bien connu son père, un bon rieur. Quelquefois, elle passe par là ; mes branches lui font mille grâces et elle me sourit.

Oiseau-Sifflet (il pleure à nouveau) : Cui, cui, cui, cui, cui ! Elle te souris à toi, pas à moi !

L’Arbre : Sourire aux arbres n’est pas interdit !

Oiseau-Sifflet : Mais moi, je l’aime ! Oh, là là, je l’aime, si tu savais…

L’Arbre : Ça t’a pris par surprise, comme un bouton sur le nez ? Lui as-tu parlé, au moins ?

Oiseau-Sifflet : Dès que je la vois, mes cui-cui coincent et je rougis très fort…

L’Arbre : D’habitude tu n’as peur de rien.

Oiseau-Sifflet : D’habitude ! Mais je suis amoureux, et je n’ai pas l’habitude !

L’Arbre : Ah ! Si tu l’aimes à ce point, il te faudra bien sûr le lui dire. Ces choses-là ne se devinent pas toutes seules, hélas.

Oiseau-Sifflet : Hélas !

L’Arbre : Sans le vent, jamais mes branches n’auraient rencontré mon ami le sapin.  Enfin…

Oiseau-Sifflet : Ah, la barbe, arbre-bavard !

Pris d’une colère subite, il imite les bavardages de l’arbre.

Cui cui cui cui, patati, cui cui cui cui, patata… Je te parle d’amour et tu me parles de tes branches !

L’Arbre : Tu es timide, c’est tout !

Oiseau-Sifflet : Qu’est-ce que c’est, « timide » ?

L’Arbre : C’est quand on n’ose pas dire les choses.

 

 

POISSON

 

Elle : Je suis une feuille égarée,
Dame Nature,
Veux-tu m’aider ?
Il y a trop de froidure.
Bonjour, belle fleur !
Accueille-moi,
Je suis ta sœur,
Et j’ai si froid ! 

L’Autre : Elle boude !
Au printemps, elle ne fera pas de fleur 

Elle : Tant pis !
Bonjour, dame fougère !
Accueille-moi,
Comme une mère,
Car j’ai si froid ! 

L’Autre : Elle est très en colère.
Au printemps, elle sera remplie de vipère ! 

Elle : Tant pis !
Bonjour, cher gros buisson !
Accueille-moi… 

L’Autre : Tais-toi !
Il se sent plein de frissons ! 

Elle : Tant pis !
Holà, Monsieur du Sapin !
Je suis mal-logée,
Vous reste-t-il une branche où je puisse m’accrocher ? 

L’Autre : Hélas je suis complet !
De la tête jusqu’au pied !

Elle : Tant pis !
Voilà des bûcherons,
Je vais mourir sous leur talons ! 

Lui : Hé, hé !
Je ne suis pas bucheron,
Je suis pécheur de poissons… 

Elle : Que vas-tu faire de moi ? 

Lui : Te réchauffer, ma Doué ! 

Elle : Vous entendez, Monsieur le Sapin.
Et toi, gros buisson.
Et vous, Dame Fougère ?
Ce bonhomme n’a que deux branches,
Et il va me réchauffer.
Comment t’y prendras-tu ? 

Lui : Je vais m’asseoir sur toi. 

Elle : Où ça ? 

Lui : A cet endroit. 

Elle : T’es gros et t’as chaud ! 

Lui : Je suis un pécheur de poids. 

Elle : Alors, je ne suis plus feuille égarée, mais un poisson volant ! 

Lui : Que dis-tu là ? 

Elle : La vérité. 

Lui : Alors, je ne suis plus pécheur, mais cavalier sur un poisson volant !
Un cavalier sur un poisson,
Découvrait la mer,
Prise par surprise,
La mer sursauta,
Il y eut des vagues,
Grandes comme ça ! 

Elle : Les poissons en grande conversation,
Assis sur leur queue,
Transformaient leurs bulles,
En point d’interrogation. 

Lui : Si un poisson peut être un avion,
Pourquoi ne serais-je pas une pétrolette ?
Clamait une ablette. 

Elle : Moi, un sous-marin ?
Réclamait le marsouin. 

Lui : Et le vieux roi des aulnes qui était saoul sous l’eau roulait comme un tonneau soûlot. 

Elle : La sirène disait au poisson volant :
« Je dois chanter demain,
Mais j’ai le mal de mer,
Un poisson volant, c’est charmant,
Mais allez donc plus loin
Jouer au tapis volant ! » 

Lui : Que faire ? 

Elle : Changer de propriétaire !
Je ne suis plus poisson,
Mais tapis volant ! 

L’Autre : Et moi, une petite mouche,
Qui va faire tsé-tsé,
De tous les côtés !

 

 

LE POU DE LÉNINE

 

Dernière scène

 

La fin de leur journée est proche. Le ton de Vladimir devient serein. II attache de fines cordelettes en différents points du corps de Ludmilla.

 
Vladimir, affectueux : Ma colombe, c’était notre idée. Oui, mourir, mais pas pour eux, pour nous. On y a droit, ma petite reine du Transsibérien.

Ludmilla : On n’est pas au bout ?

Vladimir, malicieux : Teuh, teuh, teuh, casse pas l’fil, on s’défile.

Ludmilla : Que dis-tu ?

Vladimir : Je tourne mes idées.

Ludmilla : Encore !

Vladimir : Il en reste si peu.

Ludmilla : Ah !

Vladimir : Juste ce qu’il faut.

Ludmilla : Juste…

Vladimir : Pas plus.

 

Leur vie ne tient plus qu’à quelques fils. Quelques fils que Vladimir et Ludmilla matérialisent corporellement, avant de devenir à leur tour des marionnettes. 

 

Ludmilla : Dis.

Vladimir : Parle moins, trop, ça ferait des nœuds, ça retiendrait. Faut plus.

Ludmilla : Ah !

Vladimir : Tu verras, c’est reposant.

Ludmilla : Bonheur ? Tu crois ?

Vladimir : Chut… Je tire le fil.

Ludmilla : Fragile…

Vladimir : Oui.

Ludmilla : Ça chatouille.

Vladimir : Après les poignets, la tête, de petites attaches.

Ludmilla : Fines.

Vladimir : Puis les pieds pour caresser le sol. Voilà, ma dondonne, nous restons une spécialité d’ici.

Ludmilla : Des marionnettes. On y est arrivé. Je suis bien heureuse, chou ! Et maintenant ?

Vladimir : Ne plus rien dire, vraiment.

Ludmilla : Le dernier mot, celui que je dis ?

Vladimir : Le dernier.

Ludmilla, elle est immobile :

Vladimir : Souris. Voilà, c’est mieux. On n’se quitte pas, tête de bois, on s’exile. Place aux artistes ! D’abord, ils nous manipulerons, puis, faudra pas rire, se gratteront la tête avant de raconter aux enfants les belles histoires de chez nous. Immobile à son tour.

Un militaire russe parait. Il s’approche et frappe les trois coups.

 

 

ÉCUMES DE GUERRE

Huit pièces courtes

 

Cassure (extrait)

 

Bergougnioux : Il voulait, disait-il, « écrabouiller du boche » Bel exemple, hein ?Je devrais en parler dans mon discours. Oui, je le ferai.

Pradel : Les enfants je les connais mieux que toi, Bergougnioux. A l’exception du mien sans doute…Tu ne peux nier leur exploitation aux seules fins des appétits militaires, des ambitions politiques et de la criaillerie des journalistes en mal de jus de crayon (...) L’enfant se vendait bien pour le moral des troupes (...) Bien sûr qu’ils sentaient en eux la tragédie que nous vivions, mais à leur âge, ils n’en ressentaient guère qu’une réalité fragmentaire. (...)

Bergougnioux : Mon fils lui, s’est engagé par conviction. Le tien, le fut sous la contrainte.

 

La lettre de Marie (extrait)

 

Marie : (...) je suis entrée à la filature à huit ans. Tu te souviens. Nous étions nombreuses dans l’atelier. Etre mélangée à tout le monde m’intimidait beaucoup. Tout de suite ma bonne figure qui te plaisait tant m’a valu de l’estime. Je travaillais 12 à15 heures par jour. J’en étais fière, il faut être l’égal de tous (...) Je suis préoccupée par mes pauvres pieds, l’humidité les gonfle, et entre les orteils il y a des peaux qui m’inquiètent (...) Je ne dis rien, lorsque le contremaître met une baffe à la petite frisée qui vient d’avoir sept ans parce qu’elle s’endort sur un bobinoir, Je ne dis rien, mais je pleure en cachette.

 

Aveux (extrait)

 

Le médecin militaire : (...) ces déserteurs fusillés par pelotons entiers pour l’exemple.

Le Sergent : Déserter…j’y ai pensé moi aussi.

Le médecin militaire : Toi ?

Le Sergent : Oui, moi. Avec... mon ami.

Le médecin Militaire : Fuir à deux, on s’aide.

Le Sergent : Tu ne comprends rien 

Le Médecin Militaire : Quoi ? Mais que t’arrive t-il ? Chacune de mes phrases se heurte à un inconnu.

Le sergent : Je l’aimais.

(...) Alors toubib, on m’interne ? Ne me dis rien, cette guerre putride, infecte, ne donne à personne le droit de me juger.

 

©RENÉ PILLOT - Tout droit réservé